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Le besoin de se connecter aux autres, l'aide au dépendant et la place du conjoint / entourage dans l'addiction : revue du livre Prodependence de Robert Weiss (2018) : Partie 3

Publié le 04/04/2019 06:53:44
Cet article est la suite de la deuxième partie de la revue du livre Prodependence de Robert Weiss et la dernière partie.

Le coeur du livre est la présentation du modèle Prodependence à mettre en oeuvre dans les relations addict et conjoint / entourage.
L'auteur présente le modèle Codependence et expose des critiques pour arriver à un nouveau modèle Prodependence plus adapté.

Présentation Prodependence

Prodependence met en valeur les relations d'attachement saines interdépendantes où les forces d'une personnes supportent les vulnérabilités de l'autre et inversement, avec ce support mutuel opérant automatiquement et sans aucune question.
Ce modèle reconnait les extraordinaires essais du conjoint / entourage à prendre soin et aider à soigner une personne qui lui est profondément attachée et liée, même si cette personne est devenue dysfonctionnelle chronique à cause de l'addiction ou d'un autre problème équivalent.

L'auteur fait la critique du modèle Codependence qui reconnait que le conjoint aime trop ou de la mauvaise façon et qui postule que le conjoint a aussi un désordre psychologique.

Codependence propose que les conjoints sont des sauveurs.
Ils sauvent puis persécutent et finissent victimes.
Ce changement de statut se matérialise par le triangle de Karpman :
Triangle de Karpman

Ce modèle a pour conséquence de blâmer, rendre honteux et pathologiser les conjoints d'addict.
Il propose aux conjoints de se détacher de l'addict.
Le problème de ce conseil est qu'il ne rencontre pas les conjoints là où ils sont.
Ils les juge et leur dit quoi faire.
En conséquence, les conjoints, confus, comprennent :
  • qu'ils font partie du problème.
  • qu'aider un addict a rendu les choses pires.
  • que les conjoints sont cassés / défectueux à l'intérieur, indignes d'une relation saine.
  • qu'ils auraient dû le voir venir.
  • qu'ils ne savent pas comment aimer.

Se détacher de l'addict peut rendre la situation de l'addict encore pire (éloignement de la société, moins d'aide reçue), amener le conjoint à se demander s'il peut faire plus et se blâmer.

Au contraire, Prodependence rend honneur au besoin d'aimer des conjoints et de prendre soin quand c'est approprié. Il voit cet amour et cet envie d'aider comme un attachement sain : il reconnait les efforts donnés, donne de l'espoir et des outils utiles pour guérir.
Les conjoints sont considérés véritablement comme des héros car au milieu d'une zone de crise.
Il reconnait le trauma et les dysfonctionnements inhérents quand le conjoint vit à côté d'un addict, quand ce dernier blâme, ment et manipule.
Il existe des similitudes entre la situation de personnes malades mentalement et d'addict au niveau des difficultés rencontrées par les conjoints.

Prodependence réoriente les efforts du conjoint qui ne sont pas toujours efficaces.
L'objectif est d'être au milieu de la zone de crise et d'avoir un comportement optimal envers l'addict, pour une meilleure situation pour l'addict et la relation avec son conjoint.

Le réflexe naturel du conjoint est d'être dans l'urgence et de voir aider coûte que coûte l'addict, que cela lui fasse du mal ou pas.
Les conjoints sont en mode crise permanent, ils essaient de contrôler la crise, ils en font trop, ils aident trop, aident parfois inefficacement, ils peuvent nourrir des passages à l'acte et avoir un fusionnement de personnalité (enmeshment), paraitre pathologique.

Ce fusionnement de personnalité correspond au concept de "enmeshment" en psychologie.
Ce terme a été introduit par le thérapeute familial Salvador Minuchin dans les années 70.
Il correspond à une relation entre personnes dans laquelle les limites personnelles sont perméables et floues.
Ces limites existent au sein d'une famille et déterminent comment les membres sont proches des autres. Quand ces limites ne sont pas clairement définies, cela peut engendrer une situation où il devient difficile pour chaque membre de la famille d'établir un niveau d'indépendance sain.

Plus d'informations sur enmeshment :
https://www.goodtherapy.org/blog/psychpedia/enmeshment
https://www.fulsheartransition.com/enmeshment-symptoms-and-causes/

Tous ces comportements inefficaces ne veulent pas dire que le conjoint a un désordre psychologique.
Une fois que la phase de crise est passée, si le conjoint veut travailler sur lui-même sur des traumas non résolus, tant mieux et c'est souvent ce qu'il se passe.
Mais tant que la crise est là, il est nécessaire d'accueillir le conjoint là où il est.
Résoudre trop tôt ses propres problèmes peut amener du doute, honte, croire qu'il fait partie du problème de l'addiction de l'addict.

L'objectif de Prodependence est d'amener le conjoint à s'occuper de lui-même autant que de l'addict, poser des limites saines (limites entre aimer inconditionnellement et ne pas attiser, contrôler, faire à la place de l'addict).

Le conseil d'arrêter d'aider ou se détacher ne prend aucune en considération que le conjoint ne peut pas arrêter d'aider l'addict.
A la place, il est plus utile de leur apprendre à être plus aidant que ce soit pour l'addict et pour eux-mêmes.
La National Alliance Mentall Ilness préconise de garder la famille unie, de trouver un équilibre entre en faire trop et se détacher, accentuer les situations positives et progrès, travailler sur soi-même, reconnaitre les efforts des conjoints, poser des limites saines et attendre un comportement plus sain de l'addict sachant que les crises sont inévitables mais rester concentré sur les objectifs plus larges.

Pour dépasser les traumas originels de l'addiction, les addict doivent être en compagnie de personnes saines qui les traitent avec gentillesse, empathie et respect.
Ils doivent s'attacher à des personnes saines plutôt qu'à un comportement addictif.
C'est pourquoi les conjoints doivent prendre soin d'eux-mêmes, poser de meilleurs limites,...

Appliquer Prodependence

Une des relations interpersonnelles la plus importante est celle avec le conjoint.
Il fait partie du processus de guérison car il développe lentement mais fermement une base sécurisée qui aide l'addict à guérir d'une longue addiction.
C'est une base sure vers laquelle se tourner dans les moments de crise et rend plus facile l'analyse des traumas passés (qui est pour autant difficile).

Comme vu précédemment dans le triangle de Karpman, attiser le comportement addictif va enfermer l'addict et l'entourage dans l'addiction.
Les tentatives de contrôler l'addiction et ses conséquences vont amener l'addict dans un état de bombe émotionnelle, l'addict pouvait faire culpabiliser le conjoint pour son comportement mal dirigé, sans s'occuper de l'addiction.

L'attitude du conjoint doit être rassurant, sécurisé.
Il peut être intéressant au début du sevrage de faire un pas de retrait pour laisser faire la thérapie, groupe de parole,... car c'est moins menaçant pour l'addict et car il peut croire ne pas mériter l'amour et l'aide du conjoint.
L'addict a besoin de se connecter intimement et émotionnellement avec sécurité, de développer la sécurité "gagnée" par eux-mêmes.
A ce moment, les conjoints peuvent améliorer la façon dont ils se lient à l'addict, se connectent et en prennent soin.
A cette fin, ils doivent apprendre à prendre soin d'eux-mêmes autant que de l'addict et mettre en place de meilleures limites.

Avec le modèle Prodependence, les conjoints ont des difficultés car :
  • une personne avec elles sont profondément liées échoue, en dépit de toutes les tentatives d'assister / prendre soin de cette personne.
  • ils se sentent mal à propos d'eux-mêmes à cause de leur propre comportement.
  • ils sont confus, fatigués, en crise car ils font leur part du boulot plus celle de l'addict dans le couple / famille, peut-être depuis de nombreuses années.
  • ils se sentent vaincus, pas aimés, mal appréciés et sans espoir à cause de l'incapacité de l'addict à arrêter son addiction.

Le traitement pour le conjoint est :
  • aider / gérer l'état pathologique du conjoint (anxiété, humeur, dépression).
  • reconnaitre et célébrer le conjoint avant d'essayer et de sauver l'addict.
  • informer sur la nature de l'addiction et le stress qu'il cause sur le conjoint.
  • identifier les moments / situations où es actions du conjoint ont abouti à une issue loin d'être satisfaisante et rediriger vers une aide plus efficace.
  • travailler sur la mise en place de limites avec l'addict et les autres.
  • améliorer la prise en charge de lui-même : sports, loisirs, spiritualité.
  • laisser la porte ouverture si le conjoint ressent le besoin de comprendre ses traumas du passé, une fois que la crise est passée et que l'état du conjoint est stabilisé.

Les addict sont difficiles à vivre pour l'entourage de part le comportement addictif à surmonter mais aussi par la perte de confiance envers l'addict.
En effet, l'addict ment, trompe, manipule, entretient des secrets et rend fou / incertain / blessé les conjoints : les conjoints sont incapables d'assimiler / accepter ce qu'il s'est passé.

Ainsi, un thérapeute doit éviter de :
  • chercher le rôle du conjoint dans l'addiction.
  • explorer l'enfance et l'histoire familiale du conjoint.
  • diagnostiquer le conjoint pour expliquer sa détresse.

Au début, les besoins du conjoint sont :
  • valider les intuitions et émotions du conjoint.
  • reconnaitre et apprécier l'amour et l'aide apportés.
  • structure pour la vie de tous les jours, orienté survie et pour aller de l'avant.
  • éducation sur l'addiction et les dynamiques familiales de guérison.
  • faire entrevoir les effets du mensonge, manipulation et secrets sur le conjoint.
  • avoir une direction concrète sur le court et long-terme de sa propre thérapie.
  • avoir des conseils sur la pose de limites.
  • avoir de l'espoir


La priorité pour le conjoint est de prendre soin de lui et de mettre des limites.
Pour pouvoir aider quelqu'un, il est primordial d'être bien soi-même.
Souvent, les conjoints ont appris que leurs propres besoins n'étaient pas importants et le moyen d'avoir de l'attention est de s'occuper des autres.
Rappel : prendre soin de soi ET de l'addict.

Poser des limites

La guérison de l'addict n'est pas dépendant du conjoint, c'est l'affaire seulement de l'addict.
Pourtant les conjoints se sentent coupables du bien-être de l'addict, c'est pour cela :
  • que les conjoints s'occupent des responsabilités de l'addict et pas des leurs.
  • qu'ils font des choses qu'ils ne veulent pas faire car ils sentent qu'ils n'ont pas le choix.
  • qu'ils aident l'addict sans que l'addict ne demande d'aide ou force l'aide vers l'addict, même si elle n'est pas voulue ou nécessaire.
  • qu'ils donnent beaucoup sans recevoir.
  • qu'ils accordent plus d'importance sur l'addict que sur eux-mêmes au niveau des problèmes, émotions, sentiments.
  • qu'ils ont tendance à couvrir le comportement de l'addict.
  • qu'ils deviennent indispensable à l'addict pour rester proche de lui, ils contrôlent le comportement de l'addict pour le sécuriser.


Le problème est qu'avec ces comportements de la part du conjoint, l'addict n'a plus le sens des responsabilités, de prendre des décisions, de résoudre des problèmes, d'apprendre de ses erreurs, de grandir en tant que personne et de réussir sa guérison.
Ajout : L'addiction a déjà des conséquences néfastes sur les capacités de raisonnement, prise de décision, planification.

Mettre des limites ne concerne pas le comportement de l'addict : en effet, un individu ne veut pas être contrôlé au moins depuis qu'il est adolescent.
Cela concerne le comportement du conjoint : il doit se préoccuper de ce qui le concerne directement, ce qui est proche de lui, ce qu'il peut contrôler.
Si un problème n'est pas de son ressort, le conjoint doit apprendre à laisser ce problème hors de son action / contrôle / réparation.

Le but de poser des limites est d'avoir une relation plus saine entre l'addict et le conjoint, pas de l'éteindre.
Des limites saines veut dire laisser rentrer une personne avec sécurité.
Si l'autre personne ne se comporte pas sainement pour nous, on ne la laisse pas rentrer.
Les comportements de l'addict appartiennent à l'addict, les choix du conjoint au conjoint.

L'autre but est de prévenir d'attiser, de contrôler l'addict et de rentrer dans une relation de fusionnement de personnalité (enmeshment).
Ainsi, l'addict est protégé d'un mauvais comportement du conjoint et inversement, avec le temps une relation d'interdépendance saine se crée entre eux.

Poser des limites n'est pas toujours la bonne solution suivant les cas, on peut se poser ces questions :
  • la gravité de l'addiction : l'addict est-il contrôlé (comportement + pensées) par son addiction ?
  • laisser l'addict faire face aux conséquences de l'addiction est-il aidant ? Quelles sont ces conséquences et arrivez-vous à vivre avec ?
  • de quelle partie de l'addiction avez-vous le plus peur ? Quelle partie voulez-vous le plus contrôler ? Est-ce possible d'abandonner cette peur ?
  • Est-on dans une situation où le meilleur pour l'addict est que le conjoint en fasse plus et ne fasse pas ce pas en arrière de retrait ?


C'est la difficulté rencontrée par les conjoints : savoir s'il y a besoin de plus ou moins de contrôle.
Pour y arriver, c'est par l'expérience, des essais / erreurs, cela peut changer au fil du temps, quand l'addict devient plus responsable et que la confiance revient.
L'important est de trouver des limites réalistes et qui marchent.

Modèle Prodependence dans les relations

L'auteur rappelle l'influence des relations de l'enfance dans la vie d'adulte, que ce soit des relations saines (confort, être validé, engagé, stimulé,...) ou difficiles (être ignoré, ...).
Nous recherchons les mêmes relations que celles qui sont implantées durablement en nous (enfance) : c'est un jeu de miroir dans la recherche d'un partenaire.

Nous avons l'habitude de noter les futurs partenaires possibles sur une échelle de 1 à 10 au niveau physique et émotionnel / psychologique.
Cette note est spécifique à chaque personne notant.
Généralement, un 8 va avec un 8, un 2 avec un 2 car nous nous pouvons nous connecter à eux, tolérer, comprendre et grandir à leur côté.
L'idée de Prodepedence (le partenaire soutient les faiblesses de l'autre et vice versa) apparait plus facilement si le 8 est avec un 8 et le 2 avec un 2, sinon il y a une difficulté de connexion.

C'est tout l'échec du raisonnement de la Codependence (le conjoint est fragile émotionnellement / psychologiquement) car les personnes vont vers celles qui leur ressemblent.

Au fil du temps, les deux conjoints vont monter ou descendre dans l'échelle psychologique et émotionnelle ensemble pour continuer à être connectés.
Un des deux conjoints peut monter ou descendre, ce qui rend difficile le maintien du lien du point de vue de l'autre conjoint.
Si les deux conjoints veulent s'améliorer et grandir, une paire de 5 peut devenir une paire de 8.
Dans ce cas, ils doivent tous les deux grandir comme individus, ils doivent tolérer et supporter la croissance de l'autre.
C'est la différence avec Codependence qui préconise de grandir en se détachant du conjoint.
Comme les deux conjoints sont connectés, ils peuvent grandir et être émotionnellement plus sains ensemble, car ils vont ensemble et se correspondent.
La relation peut continuer à être mutuellement bénéfique, les forces de l'un compensant les faiblesses de l'autre et vice versa.

En ayant en mémoire les facteurs d'attachement aux autres, ces facteurs posent les bases du confort de la personne avec l'attachement / connexion : il est important de le reconnaitre au début de la thérapie.
Le but n'est pas de changer radicalement, de passer d'un extrême à l'autre.
C'est à l'addict et au conjoint de définir et d'expérimenter le niveau d'attachement / connexion sain pour eux.

Pour terminer, les conjoints ont des traumas passés comme les addicts, sauf qu'ils n'ont pas empoisonné les bienfaits de l'attachement.
Pour eux, l'attachement est important et désirable, que ce soit fait de façon pas toujours saine ou pas, ils continuent d'essayer.
Beaucoup de conjoints ont eu des expériences traumatiques dans le passé.
Cela fait partie fréquemment des raisons pour lesquelles ils se sont liés à l'addict.
Certains conjoints mettent en jeu certains éléments de leur passé traumatique dans les niveaux profonds des problèmes de l'addict, à cause des circonstances stressantes et écrasantes que l'addict produit.
D'autres conjoints, par ailleurs, n'ont pas de passé traumatique.

Rappel : ces traumas ne sont pas à explorer tant que le conjoint est en situation de crise car cela rejetterait la faute sur lui, cela pourra être fait si le conjoint y trouve un intérêt.
Si le partenaire n'est pas capable d'être aidant, apaisant, cela veut dire qu'il a besoin d'une prise en charge en dehors de la relation avec l'addict.
Quelques indices : anxiété, dépression, déclenchement des événements traumatiques du passé du partenaire, ...